« Si tu les accables et qu’ils crient vers moi, j’écouterai leur cri. »
Nous entendons aujourd’hui bien des cris. Les manifestations sont des sortes de processions sociales où l’on crie en espérant être entendu peut-être de Dieu sinon des hommes. Pourtant quelles que soient les raisons de ces cris, bonnes ou mauvaises, elles témoignent d’une difficulté à s’insérer, à trouver les moyens matériels de son existence, à appartenir à la communauté dans laquelle ils sont, à faire société avec l’ensemble du pays. Le déferlement de violence et le pillage quasi festif qui l’accompagne témoignent de l’échec d’une société dont la seule ambition est la consommation et qui ne génère que des frustrations. Conjugué à l’hyperconsommation, l’individualisme ne cesse de réclamer tout à la société sans être satisfait. C’est oublier que la société n’est pas une prestataire de services ou d’allocations mais une communauté qui attend aussi quelque chose de chacun. Derrière la violence de cette plainte, il y a une soif d’autre chose, une soif de sens.
Cette plainte, dont les débordements violents sont évidemment condamnables, appelle une attention que les Chrétiens peuvent offrir. Il nous appartient d’entendre le fond de cette plainte et de la présenter à Dieu, de savoir présenter une écoute sincère tout en rappelant les exigences de la vie sociale et de prendre conscience des pauvretés culturelles et spirituelles qui provoquent ces colères certes aveugles mais indicatrices du désarroi.
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » La Bible donne à ce commandement une référence personnelle pour qu’il soit intelligible de tous. « Ce que tu n’aimes pas, ne le fais à personne » nous dit autrement le Livre de Tobie. Cette référence à soi-même doit pousser à considérer l’autre avec la même attention que l’on se réserve, avec le même soin. La vie sociale n’est pas seulement fondée sur l’utilité que nous pouvons avoir les uns des autres mais l’amour. Les commandements traduisent donc cette nécessité collective que l’on ressent soi-même d’être reconnu par l’autre et de le reconnaître. C’est une sorte de commandement d’empathie et plus on étend le champ d’application de ce commandement, plus on élargit le cercle de la sociabilité, le cercle de notre attention mutuelle, le cercle de la communauté.
Jésus, bien sûr, porte au plus haut cette règle de l’amour et propose à ses disciples d’en prendre l’initiative, c’est la règle d’or : « Ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi. » Avec la grâce de Dieu, Chrétiens, nous avons la responsabilité particulière de soutenir le lien social d’une manière plus volontaire et plus gratuite. L’œuvre politique et l’œuvre ecclésiale ne sont pas séparées l’une de l’autre mais elles s’articulent. Si l’autorité publique agit, selon ses moyens, pour le respect des droits et des devoirs de chacun, l’Église, avec la grâce de Dieu, non seulement prie pour la paix civile mais porte en elle la possibilité d’être le lieu de la rencontre de ceux qui ne se reconnaissent plus ou pas encore comme frères, de servir une réconciliation, d’apporter la lumière de l’Évangile qui est pour les bons et pour les méchants. Elle croit, parce que c’est l’œuvre du Christ, que seule la reconnaissance réciproque permet de construire une société fraternelle et non une perpétuelle lutte des classes, des races et des sexes. Elle se sait dépositaire d’une parole puissante, d’une parole capable de transformer des loups en agneaux et les adversaires en alliés, capable de faire sortir la paix du chaos et cette parole a façonné « l’esprit de la maison » France comme en parlait Léon XIV. L’Église, elle-même, est une prophétie de l’unité qu’un pays peut désirer et construire. L’Église tout entière rassemble des personnes de culture, de condition, d’engagement différents. C’est l’annonce du Christ qui aime et qui est mort pour les justes et les pêcheurs, pour les bons et pour les méchants, pour tous les accablés qui suscite et suscitera cette communauté. Il nous appartient de ne jamais cesser de le proclamer. Notre société a besoin de cette parole chrétienne.
Si notre place peut être inconfortable, elle n’en demeure pas moins essentielle et même glorieuse. Nous croyons à l’unité et à la paix que le Christ peut faire surgir des conflits et des souffrances. Nous y arriverons en vivant et en montrant cette unité et cette paix qui nous viennent de Jésus. Aussi, frères et sœurs, dans la charité du Christ, donnez-vous la paix.
Père Vincent Gallois

