C’est étrange que le désert soit si bien mis à l’honneur par la lecture et l’évangile. Pourtant on le sait bien, le désert est dangereux. Comme le capitaine Haddock, on pourrait qualifier le désert de « pays de la soif ». Il le dit 6 fois d’affilé dans le Crabe aux pinces d’or, et puis après on a des scènes où on voit le capitaine se jeter sur Tintin qu’il croit être une bouteille de champagne. Juste après, on le voit courir vers une oasis imaginaire, et se jeter tête la 1ère dans le sable. Et d’ailleurs, nos héros se trouvent à la limite de la mort, mais heureusement ils seront sauvés par un lieutenant.
Alors en effet, le désert est un lieu dangereux, où la mort peut être beaucoup plus proche qu’ailleurs. Y aller de manière physique, ce n’est peut-être pas ce que veut le Seigneur pour nous. Ou alors de manière très exceptionnelle comme St Jean-Baptiste ou St Charles de Foucauld. Mais en esprit, nous pouvons tous y aller, et même nous devons y aller.
Depuis quelques dizaines d’années, des courants chrétiens insistent beaucoup sur l’expérience de Dieu. Il faut remettre à jour les miracles exceptionnels, il faut des paroles de prophéties. Il faut aussi des paroles mystérieuses ou des chants mystérieux qui sont la langue des anges. Il faut témoigner de ce qu’il y a eu d’extraordinaire dans ma vie. Dieu se montre de manière puissante par des événements extraordinaires.
Mais la spiritualité chrétienne depuis toujours dit l’inverse. Notre vie devient réellement extraordinaire dans la foi ordinaire. C’est dans les petites choses, dans l’invisible, dans la prière quotidienne et silencieuse, dans la régularité de la messe et de la confession, dans notre travail, dans notre famille ; c’est dans toutes ces petites choses que nous atteignons vraiment la sainteté.
Notre foi doit être portée par les sacrements réguliers et par les Écritures. Nous ne devons pas plus nous attacher à ce qui sort de l’ordinaire. Nous devons chercher la sainteté dans les 10, 15 ou 30 minutes d’oraison par jour, pas de manière ponctuelle dans les veillées qui se déroulent dans l’année. La présence de Dieu est beaucoup plus forte dans la vie de famille avec son mari, sa femme, ses enfants ; beaucoup plus que dans les guérisons miraculeuses de Lourdes ou celle qu’il y a eu au Christ Roi l’autre jour avec St Carlo Acutis, où un homme a retrouvé la mobilité de ses 2 jambes.
Maintenant attention, il ne faudra pas me faire dire ce que je n’ai pas dit. Dieu se donne dans des événements extraordinaires. On peut rendre grâce pour toutes les veillées, le chant en langue, les miracles, etc. Jésus montre sa puissance dans ces moments et ça nous aide dans notre foi.
Mais ce n’est pas le plus important. Ces moments ponctuels nous revigorent pour nous redonner du boost. Et ainsi, étant reboostés, nous pouvons retourner au désert de la vie ordinaire. Cet endroit où le silence règne, où les Écritures que nous lisons nous montrent Jésus que nous suivons, comme Jean-Baptiste l’a fait.
Le désert est un lieu puissant. Là-bas, nous qui sommes aveugles pouvons voir Dieu dans les événements quotidiens. Nous qui sommes sourds l’entendrons par les paroles de ceux qui nous entourent. Nous qui sommes boiteux seront guéris dans notre âme, ce qui est autant, voire plus important que le corps. Nous qui sommes muets parlerons de l’Évangile autour de nous.
Avec Jean-Baptiste, scrutons les prophètes. « Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi. » Je reprendrai 3 strophes du poème de St Jean de la Croix La nuit obscure, en changeant le mot « nuit » par « désert ».
Dans cet heureux désert,
Je me tenais dans le secret, personne ne me voyait,
Et je n’apercevais rien
Pour me guider que la lumière
Qui brûlait dans mon cœur.
Il me guidait,
Plus sûrement que la lumière du midi,
Au but où m’attendait
Celui que j’aimais,
Là où nul autre ne se voyait.
Ô désert qui m’avez guidé !
Ô désert plus aimable que l’aurore !
Ô désert qui avez uni
L’aimé avec sa bien-aimée
Qui a été transformée en lui !
Abbé Vincent du Roure

