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Homélie « On nous change la religion ! » #NotrePère

Homélie « On nous change la religion ! » #NotrePère

Est-ce que l’Eglise avait besoin de changer le Notre Père ? Est-ce qu’il n’y a pas plus urgent ? Il faut bien avouer qu’on n’aime pas trop le changement ; or là, ce dimanche, l’Eglise nous propose un changement qui est au coeur du coeur de notre foi, je veux dire au coeur du Notre Père qui est au coeur de la messe.

Et si nous accueillions ce changement comme une triple leçon spirituelle :

Que nous révèle ce changement « Ne nous laisse pas entrer en tentation » ?

Il nous révèle d’abord le coeur du Père, un Père qui, bien entendu, n’est pas celui qui serait à l’origine de la tentation, un espèce de Dieu un peu sadique qui se régalerait à voir ses enfants, ses créatures se débattre avec la tentation (ça l’Eglise ne l’a jamais cru) ; et l’Ecriture le rejette avec vigueur, saint Jacques par exemple « Dieu ne tente jamais personne ».

« Nous ne demandons pas à Dieu de ne pas être tentés, mais de ne pas succomber lorsque nous sommes tentés. »

Nous demandons à Dieu de nous garder, de ne pas nous laisser prendre dans les pièges du tentateur. C’est un peu comme si nous disions à Dieu : « Seigneur, si jamais le diable survient, lui qui est menteur dès l’origine (Jn 8, 44), fais que je n’entre pas dans la tentation.  Je ne veux même pas commencer à discuter avec lui, car si j’entre dans son jeu, je sais que n’en sortirai pas indemne. »

Mais le mot utilisé pour dire tentation a aussi le sens d’épreuve. Or si Dieu ne nous tente pas, nous savons qu’Il peut nous mettre à l’épreuve. On le voit à longueur de bible : avec Abraham « que Dieu mit à l’épreuve » (Gn 22, 1) ; Moïse qui explique au peuple hébreu le sens de son séjour dans le désert : « Le Seigneur ton Dieu voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur (Dt 8, 2) » ; Job, évoquant Dieu qui connaît son chemin, dit : « Qu’il me passe au creuset, j’en sortirai comme l’or » (23, 10) ; saint Paul trouve normal d’avoir été « testé » : « Pour nous confier l’Evangile, Dieu a éprouvé notre valeur, de sorte que nous parlons non pas pour plaire aux hommes mais à Dieu, lui qui met nos cœurs à l’épreuve » (1 Th 2,4). Jésus dit : « Ce n’est pas celui qui dit, Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui fait vraiment la volonté du Père » (Mt 7, 21). Parfois, la Bible parle de l’épreuve du feu, et celui qui sort victorieux de l’épreuve est assurément digne de confiance. Il n’est pas comme ceux dont Jésus parle dans la parabole du semeur « Ils n’ont pas de racines, ils croient pour un moment et, au moment de l’épreuve, ils abandonnent. » (Lc 8, 13)

Ainsi, dans le secret de nos cœurs, là où se joue notre relation à Dieu, nous pouvons donner un autre sens à « Ne nous laisse pas entrer en tentation »  : « Seigneur, je sais bien qu’il y aura des épreuves dans ma vie, mais tu connais ma fragilité ; alors, s’il te plaît, « pas de choses trop dures pour moi ». Et d’ailleurs saint Paul nous rassure : « Dieu est fidèle, et il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces » (1 Co 10, 13).

Car il ne faut pas rêver : nous ne sommes pas saints en dehors de la tentation ou en dehors de l’épreuve. Nous sommes saint dans la tentation et dans l’épreuve, dans la manière dont nous nous comportons en face de la tentation, de l’épreuve.  Mais comment faire pour ne pas entrer dans les pièges de la tentation, comment faire pour  pour y résister ? Cela implique une décision du cœur. « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur (…) Nul ne peut servir deux maîtres. » (Mt 6, 21, 24). « Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse aussi agir.» (Ga 5, 25). Dans ce « consentement » à l’Esprit Saint, le Père nous donne la force .

Mais le plus bel exemple de résistance à la tentation, c’est évidemment Jésus qui nous le donne. C’est l’épisode des tentations au désert. Par trois fois, le diable essaie de le séduire, mais Jésus ne discute pas avec lui. Il n’entre pas dans son jeu et se contente de dresser entre eux le rempart de la Parole de Dieu et il en sort victorieux.

Mais ce changement nous donne une deuxième leçon spirituelle, celle de l’obéissance. Si nous accueillions cette prière telle que l’Eglise nous la donne, sans trop rechigner, sans trop nous méfier, sans chercher à jouer les théologiens, les exégètes, experts en hébreu ancien, en grec patristique, si nous la prenions comme des fils du même Père, Notre Père, celui que le Fils unique nous a appris à appeler Notre Père, celui qui, par la grâce du Saint Esprit reçue au baptême, est réellement devenu Notre Père ou plutôt dont nous sommes réellement devenus les fils adoptifs. Et si nous le prenions comme des fils, des fils de la même mère l’Eglise, Notre mère la sainte Eglise, car l’Eglise est notre mère et nous pouvons (j’ose même dire que nous devons) lui obéir quand elle nous propose un changement ; sinon chacun de nous va dire le Notre Père qui lui convient. Pour certains, les nouveaux traditionalistes (oui, car nous sommes toujours le traditionaliste ou le progressiste de quelqu’un)  voudront conserver le Pater de leur enfance et continuer à dire « ne nous soumets pas à la tentation » ; mais d’autres préféreront le vouvoiement plus adéquat à la divinité du Père qu’on ne tutoie pas vulgairement et entonneront « Notre Père qui êtes au cieux que votre nom » ; les plus raffinés s’en tiendront à Lemaistre de Sacy ou au chanoine Crampon « Et ne nous induisez point en tentation» ; certains préféreront la version latine « et ne nos inducas in tentationem » ; mais d’autre militeront pour plus antique donc plus solennel, la version grecque de la septante ; sans compter ceux qui voudront remonter à la source hébraïque ou araméenne puisque c’est la langue dans laquelle le Christ lui même a dû la prier. Et nous aurions donc une sorte de cacophonie, de zizanie,  au moment où l’Eglise nous invite à dire Notre Père, c’est à dire à unir nos voix et nos coeurs, à nous tourner en frères vers le Père unique.

Cette nouvelle traduction nous donne enfin une troisième leçon spirituelle. Et si nous l’accueillions comme une grâce de nouveauté, cette nouveauté qui est le signe de la vie qui se déploie, de la vie qui  change, car ce qui ne bouge pas, ce qui ne s’adapte pas est en grand danger de sclérose et de mort rapide. Si nous nous laissions renouveler dans la récitation de cette prière, si nous profitions de ce renouvellement pour laisser changer nos coeurs en ce début d’Avent. Et si nous choisissions pour laisser cette prière s’enraciner dans nos coeurs de la dire tous les jours de cet Avent, tous les jours seuls, tous les jours en couple, tous les jours en famille et accueillir la grâce de la nouveauté.

Car cette prière n’est pas un objet d’étude.

Car cette prière n’est pas un sujet de débat.

Car cette prière est la matrice de toutes nos prières.

Car cette prière est le lieu où Jésus Christ veut nous introduire dans le mystère de sa relation au Père.

Car cette prière est le lieu de notre unité.

Car cette prière nous est donnée pour transformer nos vies, radicalement, si nous l’accueillons dans l’obéissance de la foi.

Comme des enfants du même Père.

Abbé Simon d’Artigue 

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